Note de service: chaleur et système immunitaire -- pourquoi sommes-nous fatigués après une canicule ?

 

Il y a pas mal de temps, j’avais écrit un billet afin de montrer ce que la biologie moderne sait du système immunitaire (ici), mais qui est une donnée très peu connue du grand public, et même un sujet où les croyances demeurent particulièrement prégnantes. Le système immunitaire n’est pas (seulement) une machinerie « faite pour » combattre les pathogènes. Ce n’est pas un système surajouté à notre organisme : il n’y a pas l’organisme et la physiologie d’un côté et le système immunitaire de l’autre. En réalité, il n’y a aucune séparation ontologique (de nature, disons) entre eux. La distinction est purement conceptuelle, langagière, et ne permet que de délimiter « en principe » des mécanismes qu’on veut séparer pour en parler distinctement. L’organisme et le système immunitaire sont intriqués. Pour le dire plus clairement, le système immunitaire n’est pas « à part », ou « à côté », il est une partie intégrante de l’organisme, il est construit avec lui dès l’embryogenèse et aucune partie de l’organisme ne fonctionnerait sans le système immunitaire et réciproquement.

Je l’avais dit — et même insisté très lourdement sur ce fait — que le système immunitaire est avant tout un ensemble d’entités (organes, cellules, molécules, etc.) qui construisent le système de régulation et de réponse de l’organisme face aux variations internes et externes. Il ne répond pas qu’aux microorganismes pathogènes, mais à tous les microorganismes (même non-pathogènes, comme ceux du microbiote), aux variations internes en nutriments, aux stress (variations brutales), aux dégâts (cellules mortes, cellules anormales, structures détruites, anormales, etc.). Entre autres, il est une composante de la régulation thermique de l’organisme (la thermorégulation). Bref, le système immunitaire n’est jamais en pause, contrairement à ce qu’on entend. Il est même, en réalité, actif en permanence, parce qu’il répond à tous les micro-changements internes et externes et joue un rôle important dans la stabilisation des caractéristiques internes (température, pH, concentration de nutriments, remplacement et réparation des structures et cellules vieillissantes, détruites, etc.). Son rôle dans la gestion des microorganismes pathogènes est dans ce contexte assez périphérique — mais historiquement, c’est dans ce contexte qu’il a été découvert. On a donc fortement tendance à appeler « système immunitaire » uniquement les mécanismes qui gèrent les infections, les réparations (cicatrisation, etc.) alors que les mêmes acteurs (organes, cellules spécialisés, mécanismes biochimiques, etc.) sont impliqués dans un tas d’autres choses, allant du développement embryonnaire à l’utilisation des graisses — et on leur donne un autre nom.

Ces mises au point étant faites, il ne t’apparaîtra donc pas étonnant que le système immunitaire soit fortement sollicité lors d’épisodes de chaleur et encore davantage pour de fortes chaleurs. Il s’agit d’une variation de paramètre physique (la température) qui engendre des changements internes (métaboliques, physiologiques en général) amplifiés par d’autres changements concomitants (humidité, hydratation, taux d’UVs, etc.). Et tous ces changements, il faut les compenser, les atténuer, les gérer. Tout l’organisme fonctionne à plein, dont le système immunitaire. Mais une telle activité métabolique et physiologique, c’est comme un gros effort, ça a un prix : il y a des dégâts. Le métabolisme produit beaucoup de déchets néfastes, des oxydants, et le système immunitaire, ainsi sollicité, s’active à des niveaux bien supérieurs à la normale (il est toujours actif, mais là, bien davantage, comme lors d’une infection) et ce faisant, à haut niveau, provoque lui aussi des dégâts qu’il faut bien entendu compenser à leur tour.

L’activation immunitaire à des niveaux élevés, ça nécessite beaucoup de nutriments, d’énergie, de ressources internes. Plus ça dure, plus ça en consomme, et plus il y a de dégâts inévitables provoqués par l’ensemble de la machinerie (elle n’est pas parfaite !). L’activation des fonctions immunitaires, on appelle ça l’inflammation, en termes techniques. Ça se produit en permanence sans qu’on le remarque, à des niveaux de base. Mais lorsque cette inflammation atteint une échelle plus élevée, on en ressent les effets. Les efforts intenses (comme lorsqu’on fait du sport) déclenchent aussi l’inflammation, et le même genre de mécanismes ; l’inflammation, ce n’est pas un truc néfaste (contrairement à ce que son nom, historique là aussi, suggère) en soi. Mais si elle persiste à grande échelle longtemps, là, c’est problématique. Certaines infections ont cette particularité. Les maladies chroniques aussi. Les chaleurs prolongées et intenses aussi.

Tout ça pour dire : une période de canicule, c’est un stress pour l’organisme, et il répond comme lors de n’importe quel stress : avec les mécanismes dont il dispose. Plus ce stress dure, et plus la machinerie est sollicitée, et plus on utilise de ressources internes, d’énergie, et… plus les dégâts inhérents aux imperfections métaboliques et physiologiques s’accumulent. Sortir d’une période de fortes chaleurs, c’est un peu comme sortir d’une infection. On se sent vidé. On se sent fatigué. Et surtout, l’organisme a été fragilisé. Le système immunitaire est temporairement en de mauvaises dispositions (comme après une infection virale, par exemple). On devient alors plus à risque vis-à-vis des infections, d’autres stress. Comme après une infection. Ce genre de choses est aussi documenté chez les animaux d’élevage, plus à risque de maladies (et donc d’épidémies) après les périodes de chaleur (pas nécessairement exceptionnelles, mais périodes de chaleur quand même).

Fatigué.e et à plat alors qu'il fait plus frais ?

C'est NORMAL.

Tu le sais maintenant, l'organisme a subi un stress important pendant une durée trop longue. Le repos n'est donc de loin pas une honte mais une nécessité. Tu ne tiendras pas sur la durée si ça se reproduit et que tu ne t’es pas accordé un repos suffisant (encore faut-il pouvoir se l’accorder).

En résumé : L'organisme a dépensé une énergie folle (en plus de son activité de base) à gérer la température corporelle, l'eau, la transpiration, le manque de sommeil réparateur, les agressions extérieures habituelles et à tenter de tout compenser simultanément avec l'aide du système immunitaire. Récupération indispensable !

Autrement dit, ça se passe un peu pour l'organisme "comme si" tu avais fait un effort important, très prolongé, et intense, même si tu étais assis à l'ombre à réduire les efforts au maximum. L'organisme, lui, fonctionnait à plein pour gérer la variation exterieure extrême.

 

 Voilà, j’ai dit ce que j’avais à rappeler ici. Je rajoute quelques ressources sur le sujet pour celleux que ça interesse.

https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC12007019/

https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8615052/

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0531556525001068

https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0034528819302826

https://www.frontiersin.org/journals/animal-science/articles/10.3389/fanim.2026.1755098/full


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